Une expérience spontanée

Il est bien difficile de déterminer ce qui a pu déclencher spontanément mon EMI en 1983, à l’âge de trente trois ans, aux USA. Je me suis souvent demandée si les longues années d’exercices vocaux que je pratiquais pour le chant, concentrés sur des sons de tête n’y étaient pas pour quelque chose. Je sais qu’un son en particulier peut être un vecteur favorisant. Un changement hormonal peut également y avoir contribué, je venais d’avoir un enfant. En cause également, l’enfer conjugal de ma vie de couple qui, arrivé à son paroxysme, aurait pu aboutir à une surchauffe cérébrale. A moins que ce ne fût l’œuvre curative du groupe de prière qui avait récemment médité en ma faveur. Il faut y voir sans doute, l’effet cumul de tous ces facteurs.

Ce jour-là, tard dans la soirée, après une énième dispute, à bout de patience, je pris la voiture et démarrais en trombe. J’avais besoin de m’éloigner. Dans la nuit, alors que je longeais machinalement les petits chemins sinueux du lotissement, je fus saisie d’une rage soudaine qui me fit pousser un hurlement et bondir de colère sur le volant.

Instantanément, comme à l’ouverture d’un sas, je me sentis précipitamment comme éjectée hors d’un réceptacle avec l’impression de larguer quelque chose... Je fus prise dans le tourbillon d’un énorme tunnel noir ascendant. Une vitesse vertigineuse me poussait vers le bout dont j’entrevoyais le fond bleu nuit. Je montais comme une fusée tout en ayant la sensation de chuter dans un précipice. J’apercevais le bout de mes cheveux longs, flotter à la renverse, et mes bras tendus à l’avant pour parer la chute. Ce que je voyais de mon corps avait une apparence bleu lumineux. Bien que consciente de l’impact inévitable qui m’attendait au bout de la chute, tout sentiment de peur ou d’angoisse était absent, au contraire, je baignais dans une sensation de calme, de sérénité et de bien-être qui donnait même un ton hilarant à mes pensées. Je m’entendais dire, amusée : « Je vais toucher le fond, je vais m’écraser ! »Quand ma main gauche arriva à hauteur du fond, je fus surprise de constater qu’elle traversait un vide. Ma tête aussi émergeait maintenant du tunnel. Tout près, à 360°, astres et corps célestes s’étalaient jusqu’à perte de vue dans la nuit étoilée du cosmos... À moins que ce ne fût le microcosme...?

J’eus juste le temps de sonder l’horizon quand je me sentis violemment tirée par le bas par un élastique au niveau de mon arrière-train. En un clic, je me retrouvais au volant de ma voiture. Comme si rien ne s’était passé, comme un automate, je pris le chemin du retour et, très lasse, allais immédiatement me coucher. Le lendemain, au réveil, c’était comme si quelqu’un d’autre s’était réveillé à ma place. Aux premiers instants, j’émergeais lentement d’une projection panoramique d’images successives retraçant ma vie conjugale. C’était comme si j’étais branchée à une banque de données universelle qui me permettait d’analyser instantanément le contenu des images qui se superposaient les unes aux autres à grande vitesse. Je sortis de cet enchaînement douloureux à travers le temps et l’espace bouleversée et totalement transformée, comme si j’ouvrais les yeux pour la première fois et que, ayant enfilé l’enveloppe charnelle de quelqu’un d’autre, j’habitais désormais pleinement ce corps au lieu de le squatter.

Quelques jours plus tard, il sembla qu’une bribe de souvenir devait refaire surface, car alors que je me rendais en ville à pied, je fus saisie d’un flash très net : dans le ciel, l’image gigantesque d’une main s’imposait à moi. J’en distinguais le rebord de manche en lin blanc magnifiquement brodé de fils bleu et argent. L’index pointait dans ma direction, m’ordonnant fermement : "Tu iras en France!" Difficile de dire en quelle langue l’injonction était formulée, car je comprenais intuitivement son langage, d’autant que la puissance extraordinaire de cette voix masculine résonnait comme le tonnerre dans les profondeurs de mon être.

Comme hypnotisée, j’occultais à nouveau ce qui venait de se passer. Devenue quelqu’un de nouveau, je portais maintenant un regard détaché mais plein d’indulgence envers cet autre personnage qui, visiblement, s’était acharné à lutter contre une dérive inévitable et dont ma mémoire perdait rapidement les traces, laissant le champ libre à ma nouvelle identité. Regardant autour de moi, constatant les dégâts, je mesurais les conséquences désastreuses d’un ménage défaillant, les blessures, les handicaps. J’avais fini par vénérer cet homme (mon mari) comme un dieu. Je l’avais érigé sur un piédestal hors de portée pour ne pas avoir à l’aimer de trop près. Je lui avais fait don de ma vie comme on se débarrasse d’un cadeau empoisonné, pour qu’il puisse l’aimer à ma place, moi qui ne pouvais pas l’aimer. Dévastée, j’aspirais maintenant à faire réparation, à arrêter le massacre, car il était grand temps de m’assumer.

Mon regard sur la mort – et de surcroît sur la vie – s’était trouvé complètement modifié. Je savais que depuis là-haut, dans l’espace et dans une autre dimension, on est conscient que la vie perdure de façon éternelle, unie indissociablement au reste de l’univers. Je savais aussi par cette expérience que image l’homme disposait d’une partie de son être capable de se déplacer et franchir des distances à une vitesse qui feraient pâlir un cosmonaute. Qu’en quittant ce monde, on n’emportait pas ses médailles, ses gloires, ses possessions, mais quelque chose de bien plus proche et plus précieux : tout ce qui est en soi, son état intérieur. Je comprenais que la conscience était faite d’énergie que l’on ressentait aussi sous forme d’émotions, et c’était ainsi qu’elle perdurait. C’était la peur, notamment la peur de la mort, et par là même la peur de la vie, qui était la véritable entrave au flot harmonieux de l’existence.

Pendant les six mois qui suivirent, les transformations ressenties en profondeur s’accélérèrent considérablement. Je devins réfléchie, lucide, rationnelle. Plus étonnant encore, mon mal de vivre avait disparu, permettant à mon quotidien d’acquérir les prémices d’une constance et d’une cohérence inhabituelles. Comme sous hypnose, une nouvelle présence intérieure m’insufflait des stratégies et des exercices quotidiens pour faire croître mon amour propre que j’avais visualisé aussi petit qu’un haricot. J’entreprenais de longues marches dans le silence qui me ressourçaient et allais me recueillir dans la paix d’une chapelle où je retrouvais la communion et la force ressenties lors de mon intrusion dans les profondeurs de l’espace. Plus tard, j’appris qu’une résurgence momentanée d’activité de la glande pinéale avait coïncidé avec un regain d’énergie, accompagné d’un sentiment nouveau de maîtrise et d’équilibre.

Intégration

Pendant de longues années j’ai été poussée par des forces mystérieuses vers une quête de sens effrénée m’incitant à me mettre en marche et à évoluer. Mais, comme je ne comprenais pas ce qui m’arrivais et à fortiori, pas fait de lecture sur le sujet, je me suis longtemps sentie ‘comme une oie blanche perdue au milieu de l’océan’ car la déflagration est telle, après une EMI, qu’elle ébranle fondations, conditionnement et repères constitutifs de la personnalité, entrainant un déphasage invalidant, que je mettrai dix ans à résorber.

Si au bout du tunnel, je n’ai pas vu la lumière blanche et attirante de l’Amour comme d’autres expérienceurs, très vite, On a mis sur mon chemin des circonstances pour je puisse être témoin privilégié de sa splendeur en le découvrant par moi-même et l’intégrant à ma vie. En connexion permanente avec un ciel porteur, j’ai senti si souvent la grâce d’être accompagnée et guidée ; d’abord par une main bienveillante puis plus tard, par des forces vives et magistrales.

Une fois mon intégration terminée, c’est avec la dureté des épreuves que j’ai senti en moi, une verticalité indéfectible vis-à-vis de ma foi en faveur d’un ordre divin au delà de tout entendement. A travers l’intense souffrance que peuvent générer l’expérience de la maladie, de l’injustice, la discrimination, le rejet, la perte, j’ai compris le sens profond de mon existence sur terre et le prix que j’ai eu à payer pour un bonheur si intense, aujourd’hui, qu’il frôle la béatitude.

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