Une EMI à l’âge de 5 ans

C’était au printemps de 1953; je venais d’avoir cinq ans. Me plaignant de maux de ventre depuis quelques jours, mes parents ont demandé au médecin de famille de venir m’examiner à la maison. Il diagnostiqua rapidement une péritonite avancée, sur le point d’éclater, et me fit aussitôt hospitaliser afin de m’opérer dès le lendemain matin. Dans la petite ville industrielle où nous habitions, il y avait un hôpital, de taille moyenne pour l’époque, qui appartenait à une congrégation religieuse comme partout ailleurs dans le Québec d’avant la Révolution tranquille. Cet hôpital ne disposait toutefois que d’une seule salle d’opération ainsi que d’une seule salle de radiologie.

Ma chambre était située au quatrième étage, près du poste de garde. Dans la soirée, mes parents sont venus me visiter et, à un moment donné, ils sont sortis de la chambre. Seul dans la chambre, j’entendais la voix de mon père dans le corridor. Curieux, je me suis levé pour aller écouter, malgré le mal de ventre. C’est alors que, du seuil de ma chambre, j’ai entendu le médecin dire à mon père que l’opération s’annonçait difficile et que je risquais de mourir sur la table d’opération. Je me revois encore dans le corridor de l’hôpital, entre mon père et le médecin, pleurant et répétant que je ne voulais pas mourir. « Si je meurs, je ne verrai plus mes jouets et mes amis » que je leur disais...

Le matin venu, je me souviens, le personnel infirmier a dû m’attacher avec des sangles sur la table d’opération tant je me débattais et ne cessais de crier : « Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas mourir ! » Pendant ce temps, l’anesthésiste peinait pour me mettre le masque anesthésiant – on utilisait un produit à base d’éther à l’époque. Puis, l’opération a mal tourné. On m’a raconté, plus tard, qu’en m’ouvrant le ventre, l’appendice avait éclaté et la salle d’opération avait été contaminée.

L'enfant sur la civière

Je me souviens – cela ne m’a pas été dit – avoir assisté au désarroi des médecins et des infirmières qui se demandaient, après l’éclatement de l’appendice, où poursuivre l’opération. Une phrase m’est restée : « On n’est pas pour le laisser comme ça le ventre ouvert ! » J’ai alors entendu quelqu’un proposer d’utiliser la salle de radiologie.

Puis, tout d’un coup, mon point de vue change. « Je » vois une civière et des gens qui arrivent près de l’ascenseur qui devait nous descendre à l’étage inférieur, en radiologie – je ne sais comment « je » le sais, mais « je » sais que nous devons emprunter cet ascenseur. J’écris « je » mais en fait c’est une conscience sans corps qui regarde la scène comme flottant à une certaine distance au-dessus des gens. « Celui » qui observe, c’est moi et ce n’est pas moi à la fois; c’est un « regard conscient », un « moi » plus vaste que mon moi habituel.

Ce « moi » observe calmement ce qui se passe, comme s’il n’était pas concerné directement par le sort de l’enfant; mais, en même temps, empreint d’une attention, pas chaleureuse au sens émotionnel, mais pleine de compassion je dirais aujourd’hui, et d’un détachement bienveillant vis-à-vis l’enfant étendu sur la civière. Mon « moi », ma conscience d’être, est identifiée au « regard » et non à l’enfant.

Je sais être la « conscience » liée d’habitude à cet enfant, c’est « mon » corps. Pourtant, il n’y a pas d’attente particulière par rapport à cette situation précaire – c’est comme si le désir et l’angoisse ne pouvaient toucher cette « conscience ». Il y a le fait d’observer et d’être là sans plus. En même temps, à ce moment-là, c’est comme si « ma présence » indiquait que tout n’était pas joué pour l’enfant, ne sachant s’il survivra ou non à l’opération – si je demeurerai la « conscience » de cet enfant ou si je devrai m’en séparer.

Puis, « je » suis dans la salle de radiographie; je vois la salle, la table, la civière, les gens comme si j’étais situé près du plafond. J’observe le transfert du corps de l’enfant de la civière à la table de radiographie. J’entends la conversation des gens dans la salle – je ne me rappelle plus maintenant du contenu des échanges. L’opération recommence. À partir de ce moment, je ne me souviens plus de rien.

Je ne me souviens pas d’en avoir parlé à mes parents ou à quiconque à l’époque. Et le souvenir de cette EMI est resté très longtemps enfoui dans un repli profond de ma mémoire.


Intégration

Aujourd’hui encore, plus de 60 ans plus tard, quand je me reconnecte à cette EMI, je continue de ressentir la paix profonde, l’attention bienveillante et le silence sans nom qui habitaient cette conscience témoin.

Il m’est toutefois difficile d’identifier davantage les transformations qui ont pu marquer le cours de mon existence. En effet, longtemps par la suite, j’ai perdu la trace mnésique de l’EMI - bien que je crois que le souvenir d’une EMI ne soit pas nécessaire pour qu’agisse en arrière-plan son pouvoir de transformation. De plus, de l’adolescence jusqu’à la veille de mes 50 ans, j’ai connu trois autres EMI, dont deux avec séjour dans la Lumière, ce qui a dissous, comme transformation majeure, la peur de la mort.

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